Полное собрание сочинений в 10 томах.

748. Л. ГЕККЕРЕНУ

17 — 21 ноября 1836 г. В Петербурге
Monsieur le Baron,

Avant tout permettez-moi de faire le résumé de tout ce qui vient de se passer. La conduite de M-r votre fils m'était entièrement connue depuis longtemps et ne pouvait m'être indifférente; mais comme elle était restreinte dans les bornes des convenances et que d'ailleurs je savais combien sur ce point ma femme méritait ma confiance et mon respect, je me contentais du rôle d'observateur quitte à intervenir lorsque je le jugerai à propos. Je savais bien qu'une belle figure, une passion malheureuse, une persévérance de deux années finissent toujours par produire quelque effet sur le cœur d'une jeune personne et qu'alors le mari, à moins qu'il ne fût un sot, deviendrait tout naturellement le confident de sa femme et le maître de sa conduite. Je vous avouerai que je n'étais pas sans inquiétude. Un incident, qui dans tout autre moment m'eût été très désagréable, vint fort heureusement me tirer d'affaire: je reçus des lettres anonymes. Je vis que le moment était venu, et j'en profitai. Vous savez le reste: je fis jouer à M-r votre fils un rôle si grotesque et si pitoyable, que ma femme, étonnée de tant de plattitude, ne put s'empêcher de rire et que l'émotion, que peut-être avaitelle ressentie pour cette grande et sublime passion, s'éteignit dans le dégoût le plus calme et le mieux mérité.

Mais vous, Monsieur le Baron, vous me permettrez d'observer que le rôle à vous dans toute cette affaire n'est pas des plus convenables. Vous, le représentant d'une tête couronnée, vous avez été paternellement le maquereau de votre bâtard ou bu soi-disant tel; toute la conduite de ce jeune homme a été dirigée par vous. C'est vous qui lui dictiez les pauvretés qu'il venait débiter et les niaiseries qu'il s'est mêlé d'écrire. Semblable à une obscène vieille, vous alliez guetter ma femme dans tous les coins pour lui parler de votre fils et lorsque, malade de vérole, il était retenu chez lui par les remèdes, vous disiez, infâme que vous êtes, qu'il se mourait d'amour pour elle; vous lui marmottiez: rendez moi mon fils. Ce n'est pas tout.

Vous voyez que j'en sais long: mais attendez, ce n'est pas tout: je vous disais bien que l'affaire se compliquait. Revenons aux lettres anonymes. Vous vous doutez bien qu'elles vous intéressent.

Le 2 de novembre vous eûtes de monsieur votre fils une nouvelle qui vous fit beaucoup de plaisir. Il vous dit que je suis irrité, que ma femme craignait.... qu'elle perdait la tête. Vous résolutes frapper un coup que l'on croyait décisif. Une lettre anonyme fut composée par vous.

Je reçus trois exemplaires de la dizaine que l'on avait distribuée. Cette lettre avait été fabriquée avec si peu de précaution qu'au premier coup d'oeuil je fus sur les traces de l'auteur. Je ne m'en inquiétais plus, j'étais sûr de trouver mon drôle. Effectivement, avant trois jours de recherches, je savais positivement à quoi m'en tenir.

Si la diplomatie n'est que l'art de savoir ce qui se fait chez les autres et de se jouer de leurs projets, vous me rendrez la justice d'avouer que vous avez été vaincu sur tous les points.

Maintenant j'arrive au but de ma lettre: peut-être désirez vous savoir ce qui m'a empêché jusqu'à présent de vous déshonorer aus yeux de notre cour et de la vôtre. Je m'en vais vous le dire.

Je suis, vous le voyez, bon, ingénu, mais mon cœur est sensible. Un duel ne me suffit plus, et quelle que soit son issue, je ne me jugerai pas assez vengé ni par la mort de M-r votre fils, ni par son mariage qui aurait l'air d'une bonne plaisanterie (ce qui, d'ailleurs, m'embarrasse fort peu), ni enfin par la lettre que j'ai l'honneur de vous écrire et dont je garde la copie pour mon usage particulier. Je veux que vous vous donniez la peine de trouver vous même les raisons qui seraient suffisantes pour m'engager à ne pas vous cracher à la figure et pour anéantir jusqu'à la trace cette misérable affaire, dont il me sera facile de faire on excellent chapitre dans mon histoire du cocuage.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur le Baron,
Votre très humble et très obéissant serviteur

A. Pouchkine. 1)

 

Бібліотека ім. О. С. Пушкіна (м. Київ).
Про О.С. Пушкіна