Полное собрание сочинений в 10 томах.

ПИСЬМО О «БОРИСЕ ГОДУНОВЕ»

Voici ma tragédie puisque vous la voulez absolument, mais avant que de la lire j'exige que vous parcouriez le dernier tome de Karamzine. Elle est remplie de bonnes plaisanteries et d'allusions fines à l'histoire de ce temps-là comme nos sous-œuvres de Kiov et de Kamenka. Il faut les comprendre sine qua non.

A l'exemple de Shakespeare je me suis borné à développer une époque et des personnages historiques sans rechercher les effets théâtrals, le pathétique romanesque etc... Le style en est mélangé. — Il est trivial et bas là où j'ai été obligé de faire intervenir des personnages vulgaires et grossiers — quand aux grosses indécences, n'y faites pas attention: cela a été écrit au courant de la plume, et disparaîtra à la première copie. Une tragédie sans amour souriait à mon imagination. Mais outre que l'amour entrait beaucoup dans le caractère romanesque et passionné de mon aventurier, j'ai rendu Дмитрий amoureux de Marina pour mieux faire ressortir l'étrange caractère de cette dernière. Il n'est encore qu'esquissé dans Karamzine. Mais certes c'était une drôle de jolie femme. Elle n'a eu qu'une passion et ce fut l'ambition, mais à un degré d'énergie, de rage qu'on a peine à se figurer. Après avoir goûté de la royauté, voyez-la, ivre d'une chimère, se prostituer d'aventuriers en aventuriers — partager tantôt le lit dégoûtant d'un juif, tantôt la tente d'un cosaque, toujours prête à se livrer à quiconque peut lui présenter la faible espérance d'un trône qui n'existait plus. Voyez-la braver la guerre, la misère, la honte, en même temps traiter avec le roi de Pologne de couronne à couronne et finir misérablement l'existence la plus orageuse et la plus extraordinaire. Je n'ai qu'une scène pour elle, mais j'y reviendrai si Dieu me prête vie. Elle me trouble comme une passion. Elle est horriblement polonaise comme le disait la cousine de M-me Lubomirska.

Гаврила Пушкин est un de mes ancêtres, je l'ai peint tel que je l'ai trouvé dans l'histoire et dans les papiers de ma famille. Il a eu de grands talents, homme de guerre, homme de cour, homme de conspiration surtout. C'est lui et Плещеев qui ont assuré le succès du Самозванец par une audace inouïe. Après je l'ai retrouvé à Moscou l'un des 7 chefs qui la défendaient en 1612, puis en 1616 dans la Дума siégeant à côte de Козьма Minine, puis воевода à Нижний, puis parmi les députés qui couronnèrent Romanof, puis ambassadeur. Il a été tout, même incendiaire comme le prouve une rpaмота que j'ai trouvée à Погорелое Городище — ville qu'il fit brûler (pour la punir de je ne sais quoi) à la mode des proconsuls de la Convention Nationale.

Je compte revenir aussi sur Шуйский. Il montre dans l'histoire un singulier mélange d'audace, de souplesse et de force de caractère. Valet de Godounof il est un des premiers boyards à passer du côté de Дмитрий. Il est le premier qui conspire et c'est lui-même, notez cela, qui se charge de retirer les marrons du feu, c'est lui même qui vocifère, qui accuse, qui de chef devient enfant perdu. Il est prêt à perdre la tête, Дмитрий lui fait grâce déjà sur l'échafaud, il l'exile et avec cette générosité étourdie qui caractérisait cet aimable aventurier il le rappelle à sa cour, il le comble de biens et d'honneurs. Que fait Шуйский qui avait frisé de si près la hache et le billot? Il n'a rien de plus pressé que de conspirer de nouveau, de réussir, de se faire élire tsar, de tomber et de garder dans sa chûte plus de dignité et de force d'âme qu'il n'en eut pendant toute sa vie.

Il y a beaucoup du Henri IV dans Дмитрий. Il est comme lui brave, généreux et gascon, comme lui indifférent à la religion — tous deux abjurant leur foi pour cause politique, tous deux aimant les plaisirs et la guerre, tous deux se donnant dans des projets chimériques — tous deux en butte aux conspirations... Mais Henri IV n'a pas à se reprocher Ксения — il est vrai que cette horrible accusation n'est pas prouvée et quant à moi je me fais une religion de ne pas y croire.

Грибоедов a critiqué le personnage de Job; le patriarche, il est vrai, était un homme de beaucoup d'esprit, j'en ai fait un sot par distraction.

En écrivant ma Годунов j'ai réfléchi sur la tragédie, et si je me mêlais de faire une préface, je ferais du scandale. C'est peut-être le genre le plus méconnu. On a tâché d'en baser les lois sur la vraisemblance, et c'est justement elle qu'exclut la nature du drame; sans parler déjà du temps, des lieux etc., quel diable de vraisemblance y a-t-il dans une salle coupée en deux dont l'une est occupée par 2000 personnes, sensées n'être pas vues par celles qui sont sur les planches?

2) La langue. Par exemple le Philoctète de la Harpe dit en bon français après avoir entendu une tirade de Pyrrhus: Hélas j'entends les doux sons de la langue grecque. Tout cela n'est-il pas d'une invraisemblance de convention? Les vrais génies de la tragédie ne se sont jamais souciés d'une autre vraisemblance que celle des caractères et des situations. Voyez comme Corneille a bravement mené le Cid: ha, vous voulez la règle de 24 heures? Soit. Et là-dessus il vous entasse des événements pour 4 mois. Rien de plus ridicule que les petits changements des règles reçues. Alfieri est profondément frappé du ridicule de l'aparté, il le supprime et là-dessus allonge le monologue. Quelle puérilité!

Ma lettre est bien plus longue que je ne l'avais voulu faire. Gardez-la, je vous prie, car j'en aurai besoin si le diable me tente de faire une préface.

30 jan. 1829, S.-Pb.1)

 

Бібліотека ім. О. С. Пушкіна (м. Київ).
Про О.С. Пушкіна