LE HUSSARD (GOUSSAR)
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LE HUSSARD

(GOUSSAR)

Traduit de Pouchkine

L'étrille à la main, tout en pansant son cheval, il grommelait entre ses dents avec humeur :
« C'est bien le grand diable d'enfer qui m'a donné ce maudit billet de logement !
Ici, on vous guette un homme* comme quand on se fusille* aux avant-postes en Turquie. A grand'peine des choux pour tout potage ; et le rogomme... compte dessus et bois de l'eau.
Ici, pour toi le bourgeois est un tigre qui t'espionne et la bourgeoise... ah ! bien, oui ! essaye de fermer la porte. Rien ne réussit avec elle, ni le sentiment ni les coups de cravache.
Parlez-moi de Kief ! quel bon pays ! Les petits pâtés vous pleuvent tout chauds dans la bouche ; aux étuves, veux-tu de la vapeur ?... voilà du vin*. Et les femmes... Ah ! les petites coquines !
Morbleu ! on donnerait son âme pour un regard de ces belles aux sourcils noirs. Elles n'ont qu'un petit défaut, un seul... — Et quel défaut ? dis-moi, soldat.
Il tordit sa longue moustache, et dit : Pataud, parlant par respect, tu es peut-être un luron ; mais tu es un blanc-bec, et tu n'as pas vu ce que j'ai vu.
Allons, écoute. Notre régiment était sur le Dnieper. Mon hôtesse était jolie, bon enfant ; son mari était mort. Note bien cela.
Nous devînmes bons amis. Toujours d'accord : c'était charmant. Quand je la battais, la Marousenka* n'eût pas dit un mot plus haut que l'autre.
Quand je me grisais, elle me couchait et me faisait la soupe à l'oignon*. Je n'avais qu'à faire un signe : Hé ! la commère !... La commère ne disait jamais non.
Enfin, pas moyen de se fâcher. Fallait vivre heureux sans se quereller. Eh bien ! non ; je m'avisai d'être jaloux. Que veux-tu ? C'est le diable sans doute qui me poussait.
Pourquoi donc, me dis-je, se lève-t-elle au chant du coq ? Qui la vient chercher ? La Marousenka me jouerait-elle quelque tour ? Ou bien est-ce le diable qui la vient emporter ?
Je me mets à l'espionner. Un soir, je me couche et je cligne des yeux. La nuit était plus noire qu'une prison ; et dehors, un temps de chien.
Je la guigne. La commère saute tout doucement à bas du poêle, elle me tâte ; je fais le dormeur* ; elle s'assied devant le poêle, souffle sur un charbon,
Et allume un bout de chandelle. Pour lors, dans un coin, sur une planche, elle déniche un flacon ; puis, s'asseyant sur le balai devant le poêle,
Elle se déshabille nue comme la main. Ensuite elle avale trois gorgées du flacon... aussitôt, à cheval sur un balai, elle enfile le tuyau de la cheminée et bonsoir ! la voilà partie.
Ha ! Ha ! me dis-je là-dessus. C'est donc que la commère est une païenne* ? Attends, ma petite colombe. Je saute à bas du poêle, et j'avise le flacon.
Je flaire, cela sentait l'aigre. Pouah ! j'en jette deux gouttes à terre. Bon ! voilà la pelle, puis après un baquet, qui s'envolent par le poêle. — Je me dis : Cela se gâte.
Je regarde ; sous un banc dormait un matou. Je lui en jette une goutte sur le dos. Ft, ft ! comme il jure* ! — Au chat ! dis-je... Voilà mon matou après le baquet.
Alors à tort et à travers j'arrose la chambre dans tous les coins ; tant pis qui en attrape ! et aussitôt chaudrons, bancs, tables, au galop ! tout gagne le poêle et disparaît.
Diable ! dis-je. Tâtons-en, nous aussi. Je ne fais qu'une gorgée du reste de la bouteille, et... crois-moi si tu veux, je me trouve en l'air aussitôt, moi aussi, léger comme une plume.
Plus vite que le vent je vole, je vole, je vole. Où allais-je, je n'en sais rien, je ne voyais rien*. A peine rencontrant quelque étoile, avais-je le temps de lui crier gare ! Enfin voilà que je descends.
Je regarde : une montagne. Sur cette montagne, des marmites qui bouillaient; on chante, on joue, on siffle ; sale jeu, ma foi ! on mariait un Juif avec une grenouille.
Je crachai, et je voulus leur dire... quand accourt la Marou-sa. — Vite au logis ! Qui t'amène ici, vaurien ? On va te manger ! — Mais moi, qui ne boude pas:
— Au logis ? et de par tous les diables ! comment trouver mon chemin ? — Ah ! tu fais le drôle de corps. Tiens ce fourgon. Enfourche-le, et file-moi vite, mauvais gredin.
— Moi, moi. enfourcher un fourgon ! moi, hussard de l'Empereur ! Ah, carogne! Est-ce que je me suis donné au diable ? Et pour me parler ainsi, as-tu une peau de rechange*?
Un cheval ! — Allons, imbécile ! Tiens, voilà un cheval. — En effet, un cheval est devant moi. Il gratte la terre, il est tout feu, le col en arc et la queue en trompette.
— A cheval ! — Bon ! me voilà sur son dos. Je cherche les rênes, point de rênes. Il part, il m'emporte. Quel train ! Et je me retrouve devant notre poêle.
Je regarde, tout est en place ; c'est bien moi ; je suis à cheval, mais sous moi, pas de cheval... un vieux banc. Voilà ce qui arrive dans ces pays-là*.
Il se mit à tordre sa longue moustache et conclut : Pataud, parlant par respect, tu es peut-être un luron ; mais tu es un blancbec, et tu n'as pas vu ce que j'ai vu.


Notes


...on vous guette un homme... — Contresens. Lisez: on vous soigne (берегут). Reiff donnait le sens de garder.
...comme quand on se fusille... — Pourquoi ne pas dire tout simplement : comme dans une fusillade avec les Turcs ?
...aux étuves, veux-tu de la vapeur ? voilà du vin.— Le traducteur n'a pas compris le vers Вином хоть пару поддавай. Faisant allusion aux bains de vapeur si aimés des Russes, le poète dit mot à mot : «L'eau-de-vie est si abondante qu'elle peut servir à augmenter la vapeur dans les étuves.» On pourrait traduire par un équivalent : L'eau-de-vie coule comme l'eau chaude au bain.
...la Marousenka...— Diminutif caressant de Maroussia (Mérimée écrit à tort un peu plus loin (Marousa), lui-même diminutif de Maria en petit-russe.
...et me faisait la soupe à l'oignon. — Mérimée a bien vu qu'il s'agissait d'un remède destiné à dégriser le hussard. Mais en Russie. c'est non pas avec de la soupe à l'oignon, mais bien avec une nouvelle rasade d'eau-de-vie qu'on obtient ce résultat. Reiff donne pour опохмелиться: prendre une boisson forte pour faire passer son mal de tête (mal aux cheveux serait plus exact).
...je fais le dormeur... — Addition de Mérimée.
une païenne ? — Une mécréante traduirait mieux басурманка.
...comme il jure ! — Contresens ; il faut: comme il s'ébroue! (как фыркнет он). Le second sens indiqué dans Reiff : être impertinent, a mis le traducteur sur une fausse voie.
...je ne voyais rien. — Membre de phrase omis dans l'édition Lévy actuelle.
...une peau de rechange ? — Mérimée n'a pas compris le russisme двойная шкура. En russe avoir la peau double correspond au français vulgaire : en avoir une couche et s'emploie pour dire poliment à quelqu'un qu'il est bête.
...dans ces pays-là. — Contresens. Порою, instrumental sin¬gulier de пора, époque, s'emploie adverbialement dans le sens de parfois. Par malheur, Reiff a omis de signaler cette acception.

H. Mongault
 

Оригінал твору

Бібліотека ім. О. С. Пушкіна (м. Київ).
А.С. Пушкин. Полное собрание сочинений в десяти томах

 

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